à l’écart

Cobb's barns and distant houses, 1931 aquarelle et crayon sur papier

Tout en lisant, je sentais la vibration souple et continue du train. J’entendais les soubresauts amortis, le roulement chuintant et ronronnant, et ma lecture nourrissait l’écheveau de ma pensée.
En même temps, j’étais averti d’une présence, toute proche. Quelque chose de vaste, très clair, et je le laissais vivre à part moi… Presque simultanément je lus dans le livre :

j’accède alors à la « transparence du matin »

J’abandonnais maintenant lecture et pensées pour ne plus que regarder le paysage qui défilait éveillé par le premier soleil. Sa présence m’avait gagné à la transparence du matin.

La citation est de François Jullien, extraite de
NOURRIR SA VIE / à l’écart du bonheur
Éditions du  Seuil, 2005

Aquarelle et crayon sur papier de Edward Hopper :
Cobb’s barns and distant houses, 1931

point sensible

photo Adèle Nègre

Nous sommes des êtres sensibles. Mais au cours du temps notre façon de vivre nous a rendus de plus en plus insensibles.
Comme le fait remarquer Emanuele Coccia, « la vie sensible n’est pas seulement ce que la sensation éveille en nous. » Et je soulignerais ce en nous qui pourrait passer comme allant de soi et ne pas éveiller notre attention. Si l’on y regarde un peu on voit parfaitement que cette intériorité qu’on voudrait prendre pour preuve de notre sensibilité trahit exactement le contraire : l’autre face de l’intériorité ne tourne-t-elle pas le dos à l’extérieur ? Que penser de cela ? Nous sommes sensibles aux médias, ils nous informent de tant de souffrances, d’injustices subies par les autres. Nous fonctionnons en circuit court, nous en faisons – immédiatement, cette fois – un drame intérieur. De contact avec la vie extérieure, de relation avec l’autre, point n’est besoin pour mettre en route des effets intérieurs à nous-mêmes – notre sensibilité – que nous répercuterons peut-être dans la sphère médiatique.
A des degrés divers, nous subissons tous ces effets de civilisation. Nous sommes une humanité qui se referme dans ses villes, dans ses médias, qui s’aveugle et s’étouffe dans son écran de fumée.
Que quelques uns aient pris conscience de la situation renforce contre eux la réaction d’étouffement. Il semble que l’humanité n’avance pas sans la perversion.

 

Citation d’Emanuele Coccia extraite de La Vie sensible, Payot & Rivages, 2010
photographie Adèle Nègre

balbutiement

Marc CHAGALL (1887-1985) - Il mondo sottosopra by Catherine La Rose (79)

« Les yeux de l’animal nous parlent un grand langage. Par eux-mêmes, sans l’aide de sons et de gestes, plus éloquents quand ils s’absorbent tout entiers dans leur regard, ils expriment le mystère que la nature a révélé et enfermé en eux, je veux dire l’appréhension du devenir. Seul l’animal connaît cet état du mystère, seul il peut nous l’ouvrir — car c’est un état qui peut s’ouvrir et non se découvrir. Le langage qui exprime le mystère est identique au mystère qui s’y exprime : l’appréhension, l’émoi de la créature placée entre le règne de la sécurité végétale et le domaine de l’aventure spirituelle. Ce langage, c’est le premier balbutiement de la nature sous la première étreinte de l’esprit, avant qu’elle s’abandonne à lui pour son aventure cosmique que nous appelons l’homme. Mais aucun discours ne dira jamais ce que ce balbutiement sait communiquer. »

Martin Buber, Je et Tu, 1923. Traduit de l’allemand par G. Bianquis, Aubier, 1969

Comme une page peut être ressentie comme belle, autant que le passage d’un félin sauvage devant vous !
Mais c’est bien au-delà de ce texte que je pense au langage humain, le plus important de nos biens communs spécifiques, à ce qu’il permet de création, si on lit — si on épouse — sa démarche singulière. Combien il peut toucher intimement, apporter de surprise, de réconfort, de liberté, ou de compassion.
Le langage, par sa danse, peut nous projeter hors de lui-même, hors de nous-mêmes, vers l’immensité de l’indicible, nous abandonner à une relation sensible, balbutiante et fragile, nous intimant à faire nos propres pas.
Le langage, c’est une esthétique, une forme d’amour qui surpasse toute guerre toute défaite. Il faut apprendre à s’en servir. Il faut l’aimer, non pour en jouir mais pour le partager. Et l’enseigner en ce sens.

Peinture de Marc Chagall

nus

Muriel Carrupt avril 2006

Je mets une veste, pour écrire. L’autre jour il faisait chaud. J’étais assis sur un banc pour lire, devant la rivière. Une dame est venue s’asseoir à la large place que j’avais laissée libre près de moi. Nous avons partagé le paysage et la chaleur. « C’est le jour, a-t-elle dit, le 20, ou le 21 ». Jour du printemps. Au bout d’un moment je lui ai dit quelque chose sur le soleil, la bonne chaleur, que partageaient aussi les fleurs, l’herbe, les canards devant nous. C’était le plein jour, cette présence commune que nous ressentions était la vie pleine.
Aujourd’hui dans la maison je suis revêtu de la veste et du blouson. Dehors le soleil se couvre et se découvre.
La nuit a montré le manteau qui protège de l’angoisse de vivre. Un manteau sur mesure, un manteau de rêve, d’illusions, qui soudain se retire de sur l’angoisse-vivre. Quelques instants.
Maintenant la mémoire fredonne
« Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie »
Les fleurs, les bourgeons, les oiseaux éclatent de joie au printemps, ils se jettent sans filet, sans mémoire, dans le renouveau. Quelque chose me dit qu’ils sont nus.
Pourtant, si je me souviens bien, le poète les habille aussitôt de broderie, de livrée jolie, d’argent, d’orfèvrerie.

Charles d’Orléans
Peinture Muriel Carrupt, avril 2006

des Arts

Le Pont des Arts, 1907r

Je peux prendre des livres, des peintures, des objets, comme des fruits.
Je vois en eux, je vois en elles — ces diverses formes que prend le langage, qu’il soit parole ou art — les fruits d’une relation.
J’aime découvrir des fruits, des fleurs, des plantes, des insectes, des animaux tout autant que des ruisseaux, des montagnes, des horizons que je ne connais pas. Ces fruits, ces êtres, ces lieux, ces objets, ces sons, ces voix, ce sont des formes qui émergent et avec lesquelles j’entre — ou je suis immédiatement — en relation.
De cette relation je fais quelque chose à mon tour, je forme un fruit, comme un fruit de l’amour — un fruit de mon investissement dans cette relation. Ce sera une parole, ce sera un écrit, ou une peinture, une photographie, un mouvement de danse, un chant, une musique, un souffle d’admiration, de joie, ou un sourire, un rire (combien de fois le rire s’échappe-t-il de moi tout seul, sans crier gare, quel plaisir léger, quelle grâce ! Le chant des oiseaux est-il ainsi, parfois ?)

E. Hopper, Le Pont des Arts, 1907

étape

98423672_o

Ainsi je ne me suis pas tellement éloigné de ce Nous qui était en question.
Car, qu’est-ce qui distingue radicalement l’humanité de toutes les autres espèces animales ?
Ne serait-ce pas ce Nous, témoignant bien d’un changement de racine dans notre appartenance, non pas pour une racine métaphysique (comme on l’a cru ou peut le croire encore) mais pour celle (disons, plus aérienne) de la visée d’un monde commun.
C’est ce que je comprends de la démarche d’Étienne Bimbenet, dont je cite un nouveau passage :

On peut donc être absolument réaliste (croire que le monde existe indépendamment de ce que nous en pensons, disons, ou percevons), et considérer pourtant que l’apparaître du monde (son apparaître fonctionnel, dans une perception animale ; ou au contraire son apparaître transcendant, dans une conscience humaine) est contingent, soumis à variations, et passible d’une histoire évolutive. Le monde n’a pas attendu la vie, encore moins la vie humaine, pour être ce qu’il est ; comme l’imagine si bien John Searle, le mont Everest restera ce qu’il est, en sa solitude glacée, quand bien même l’espèce humaine disparaîtrait de la surface de la terre. Il se trouve simplement que le vol d’un oiseau perdu, quelques alpinistes audacieux, des récits de voyage ou encore une géologie l’auront, un temps, exposé au regard de sujets vivants. Et il se trouve que le vol d’un oiseau, aussi altier soit-il, reste happé par l’accomplissement d’une tâche utile (recherche d’une proie, d’un lieu où nidifier, etc.), quand un regard humain au contraire peut s’obnubiler de ce qui est et y investir, dans l’aventure, l’art ou la science, ses plus grandes énergies. Un tel regard est réaliste, cela signifie qu’à la différence d’un regard animal il est capable de faire apparaître le monde comme ce qu’il est : reposant massivement, substantiellement en soi, et source de tout ce que nous ne pourrons jamais dire et savoir sur lui. Le réalisme est tard venu dans l’histoire de la vie, et il aurait pu ne pas être, mais en pariant sur la transcendance du monde il lui semble rencontrer quelque chose d’absolument vrai. En son contenu notre expérience est diverse et relative ; on ne regarde pas le monde comme le regardent les Chinois ; la présomption formelle que nous avons affaire au monde lui-même, tel qu’il existe indépendamment de tous nos regards sur lui ; cette « attitude naturelle », comme dit Husserl, se légitime d’un coup lorsqu’elle rend le monde, pour une unique fois dans l’histoire de la vie, à sa transcendance.

Étienne Bimbenet, L’animal que je ne suis plus, Gallimard, folio essais, 2011
Victor Brauner, Mythologie Des Arcanes

rencontre

Victor-BRAUNER-09

Au bonheur de mes promenades dans le monde tel qu’il est ou tel que je le vois je rencontre le philosophe Étienne Bimbenet.
« Il faut vivre sa vie pour la connaître. On n’observe pas la vie, on ne l’objective pas, on n’en délègue pas le pouvoir de vérité à une science ou à une métaphysique » dit-il dans son livre « L’animal que je ne suis plus » (Gallimard, 2011). C’est ainsi qu’il propose un récit phénoménologique, passant de l’animalité à l’être-au-monde humain. En voici un extrait :

La phénoménologie fait saillir la « visée » du monde, l’acte subjectif par lequel le monde nous apparaît. Or cette visée est quelque chose qui passe le cercle de l’accaparement animal, qui défait sans retour sa logique subjectivante. Ce que nous visons en effet, ce n’est pas chacun son monde [*], mais chacun au contraire le monde « comme tel », l’unique monde commun à tous. Et c’est après coup seulement qu’un retour réflexif sur nous-mêmes nous rappelle que ce monde n’est en réalité que le monde particulier de notre vie, un monde historiquement constitué parmi d’autres possibles, un monde « pour nous » ou « sujectif-relatif ». La réflexion relativisante est vraie, à son niveau il n’y a rien à y redire ; la patiente analytique du monde de la vie (Lebenswelt) que Husserl instruit dans La Crise des sciences européennes rencontre à chaque pas l’évidence de cette particularisation à la fois pratique et historique de notre rapport au monde. Il se trouve simplement qu’avant la réflexion philosophique il y a la vie, et que l’attitude naturelle « croit », avant tout savoir, qu’il y a quelque chose comme le monde. Comme dit simplement Husserl, qui a bien conscience d’énoncer un paradoxe, le monde est ce qui est « donné d’avance […] comme « le » monde, le monde commun à tous ». Merleau-Ponty le redit après Husserl, et plus radicalement : « On ne peut, disions-nous, concevoir de chose perçue sans quelqu’un qui la perçoive. Mais encore est-il que la chose se présente à celui qui la perçoit comme chose en soi et qu’elle pose le problème d’un véritable en-soi-pour-nous […]. Nous le verrons si nous mettons en suspens nos occupations et portons sur elle une attention métaphysique et désintéressée. Elle est alors hostile et étrangère, elle n’est plus pour nous un interlocuteur, mais un Autre résolument silencieux, un Soi qui nous échappe autant que l’intimité d’une conscience étrangère ». D’un côté, selon l’expression récurrente de Merleau-Ponty, un « pacte », par lequel mon corps aménage son milieu, instituant les structures fondamentales du perçu (axes de l’horizontale et de la verticale, lumière d’éclairage, dominante chromatique, niveau sonore moyen, distance typique à laquelle l’accommodation visuelle est optimale, etc.) selon ses propres normes sensorielles et motrices ; de l’autre un spectacle qui recule en lui-même, comme s’il ne devait rien à l’ensemble de ces normes corporelles. Notre corps se donne sur son entourage la meilleure prise, à la fois perceptive et motrice — une richesse optimale du spectre des couleurs, par exemple, en ce qui concerne la couleur d’éclairage. Mais le propre de l’éclairage est justement de disparaître au regard, étant ce qui fait voir et non ce qui est vu : l’œuvre du corps est destinée à s’oublier dans le perçu. La chose est nôtre à travers les différentes constantes qui la rendent perceptible, et pourtant « nous nous ignorons en elle » ; elle est « le terme d’une téléologie corporelle », et en même temps quelque chose d’ « inhumain ».
Comment est-ce possible ? « Comment comprendre à la fois que la chose soit le corrélatif de mon corps connaissant et qu’elle le nie ? » La perception orchestre un véritable « conflit des absolus », puisque d’un côté elle est centrée sur la subjectivité vivante, se déployant comme l’ensemble des prestations de cette subjectivité ; et que de l’autre elle ouvre sur un « univers absolu réel dont tout centre est absent ». Elle investi l’entourage de ses normes sensori-motrices, de ses habitus historiques, sociaux et culturels, de ses inévitables idiosyncrasies. Et pourtant ce milieu qu’elle aménage s’oublie sous la figure d’un monde toujours donné d’avance, qui ne serait là pour rien ni pour personne. Ainsi l’espace est-il centré sur mon corps, avec ses polarisations pratiques (le proche et le lointain, le haut et le bas) ou existentielles (l’habituel et l’étranger, le faste et le néfaste) ; mais il est en même temps « l’espace » tout court, en son objectivité présumée, ce « dehors absolu » qui est « la négation même de la subjectivité ». L’étonnant c’est que l’espace « de paysage » et l’espace « géographique », comme dit Straus, le milieu de vie et le monde comme tel, enfin le monde pour moi et le monde en soi, coexistent pacifiquement. C’est comme s’ils se « divertissaient » l’un de l’autre, oubliant assez leur incompatibilité pour qu’aucun conflit n’éclate jamais. La perception peut du reste se vivre alternativement selon ces deux modes antithétiques. Je marche dans les rues d’une ville, je téléphone en même temps. Que vois-je du trottoir, des gens que j’évite, de la rue que je traverse, sinon les lignes rectrices de ma marche, les point d’appui évanouissant de mon action ? A l’opposé de cette perception pratique et machinale, je peux au contraire, comme dit Merleau-Ponty, porter sur le monde « une attention métaphysique et désintéressée ». Et cette fois-ci le trottoir est lourd, substantiel, reposant en lui-même, véritable « pôle de répulsion » si je le regarde vraiment, alors qu’il était pour chacun de mes pas au contraire un « pôle d’attraction » discrètement efficace. Je n’habite pas le monde de la même manière dans l’un et l’autre cas. […]

* comme c’est le cas pour l’animal.

à suivre

Victor Brauner, estampe, 1961