
Je me suis vite aperçu que ce Nous dont je parlais n’avait pas de réalité pour la plupart de mes lecteurs. C’était comme un gouffre qui venait soudain nous séparer.
Un peu désemparé, je me suis trouvé à rejoindre ce grave et calme Martin Buber :
Je et Tu , ces piliers qu’il posait dans le vide de l’homme.
Il y avait aussi l’autre couple verbal : Je-Cela, dans lequel Cela pouvait aussi bien être Il ou Elle.
Martin Buber pointait la dualité de l’homme, qui dans son expérience du monde (Je-Cela) reste clos en lui-même : La connaissance empirique se passe « en lui » et non entre lui et le monde, alors que : Le mot fondamental Je-Tu fonde le monde de la relation.
Je reviens à cette mésentente du Nous. On peut écrire « nous » dans l’intention de comprendre (d’intégrer) un certain nombre de personnes dans son propos comme on partagerait une identité, une parenté, une proximité.
Je me souviens quand tout petit je l’ai appris ce « nous ». C’était en colonie de vacances, je l’ai appris et adopté, et entonné : c’était une chanson « Nous Nous Nous sommes les carabiniers… Dans la troupe y’a pas d’jambes de bois, y’a des nouilles mais ça n’se voit pas ». Voilà resurgi bien à propos ce refrain tout à fait joyeux et entraînant qui rythmait nos pas au long des promenades.
Presque un gouffre aussi, les six décennies qui me séparent de cet enfant que j’étais, tout un paysage en tous cas, au bout duquel j’ai rejoint un autre Nous, celui de la collectivité humaine qui, apparemment, n’est pas une réalité partagée par beaucoup de mes lecteurs. Ils ont lu un « nous » formel, qui ne renvoie qu’à lui ou elle ou moi moi moi : une collection d’individus. Et qui réclament autonomie et libre-arbitre.
Henri Rousseau, Allée du parc de Saint-Cloud, 1908





