soumission

1945

La consommation est une forme de la soumission, comme le travail.
Nous l’apprenons dès la naissance. Nous entrons dans la chaîne du consommer pour vivre – travailler pour consommer – vivre pour travailler – consommer pour travailler – vivre pour consommer – travailler pour vivre.
Chacun est mis en ordre de fonctionnement et la société humaine s’est à peu près complètement uniformisée dans ce modèle devenu monstrueuse machine dans laquelle subsistent pourtant beaucoup de grains de sable, qui jusqu’à présent ne l’enrayent nullement.
Il fut un temps pas si lointain où l’on pouvait encore en rire. Mais quand on nous a dit que le monde terrestre était entièrement sous contrôle, on a déchanté.

Fernand Léger – La grande Julie, 1945

évasion

crayon et aquarelle sur papier1927

Un peu de vent rebrousse le ciel presque méchamment et de bleu qu’il était le voilà couvert de gris de noir de blanc.
Mais il se radoucit déjà, se crève sur des lacs bleu clair, s’éparpille.
La ville en-dessous, indifférente, rugit, je m’en aperçois soudain. Je dois l’oublier celle-là, ses véhicules en incessants orages de leurs moteurs à explosion, de leurs cinglantes trombes. Toute cette vie que je n’en finis pas de quitter. Il faut quitter, se résoudre à quitter, lever les yeux au ciel ou gratter le crayon sur le papier.
Trouver quelqu’un là-haut, ou ici-bas sous la main énervée. Quelqu’un là où il n’y a personne.

Edward Hopper, crayon et aquarelle sur papier, 1927

dialogue

room in brooklyn 1932

À nouveau je suis saisi par cette conscience que toutes ces voix médiatiques, plus ou moins spectaculaires, plus ou moins glossy, plus ou moins pétantes, se sont emparées de ce que je pense, de ce que j’ai pensé déjà.
À nouveau, enfin, j’émerge, après une période d’engloutissement dans la radio, dans l’internet, dans mon propre désir.
Si bien que j’apprends — et que j’oublie d’apprendre de moi-même. Que je me nourris, intellectuellement et viscéralement, en alternance.
Je me fatigue l’estomac, les yeux.
J’expérimente, pour moi-même, ces points critiques que l’on passe, entre l’un et le tous, l’individu et l’espèce, entre soi et le monde.
Jusqu’à ce point désemparé sans toi, sans un dialogue.

Edward Hopper, Room in Brooklyn, 1932

séparation

Leonard Freed

Tout le monde est tellement loin de tout le monde — les bras accrochés — mes bras encore accrochés à toi comme du lierre, mais à qui ? C’était ce que cette photo me rappelait, c’était un rêve.
J’étais toujours à moitié vivant et à moitié ailleurs, mais où ?
Quand on s’endormait, quand on acceptait d’endormir la partie vigilante de soi, alors on entrait dans l’action, on était la vie nue. Je sais avoir vécu à moitié parce que les mots ne me portaient plus. Ils m’avaient abandonné. Désespérément mon corps les cherchait, s’accrochait à leur trace, à leur aura, à leur parfum, à leur désir. Parce que le désir de l’autre me creusait. Je sais que j’ai vécu tout ce temps mutilé, que j’avais mal.
Il y a cet instant où j’ai très bien compris, où me retournant j’ai aperçu le passé tel qu’il était : à moitié moi. Parce que l’autre moitié n’était pas encore cette moitié qui peut parler aujourd’hui, qui sait qu’à chaque pas correspond un mot et que ce sont tous ces mots qui font le chemin. Que l’autre, que les autres, vos maîtres, vos parents, vos inconnus retiennent la moitié de vous-mêmes dans leurs mots non prononcés, leurs mots non sus.
Mais moi qui les cherchais jusqu’à la nausée dans la couleur des eaux de la rivière, dans la montagne, les arbres, dans le parfum de l’air, les mots qui étaient un trop, trop de promesse, trop de satisfaction, trop de rêve, ces mots qui peut-être auraient trop comblé d’attente, comblé de bonheur. A l’heure de ne plus revenir en arrière — bientôt 68 ans. 20 ans en 68, 68 aujourd’hui — et chaque jour a apporté sa lumière, et son oubli. De plus en plus d’oubli, et de plus en plus de lumière. Aujourd’hui, quelque chose de nouveau, encore — cette appréciation sans ombre de la photo en noir et blanc — ce plaisir sans réserve, cet intérêt total, sans regret de la couleur, sans jugement sur l’effet. C’était ça, de jour en jour, la différence, apprécier les choses telles qu’elles se montraient, en percevoir la beauté sans réticence, sans délai, sans préventions.
Je viens de comprendre ce qu’est une photo. Comme un peintre un beau jour, à force d’aller au Musée, finit par comprendre la nature de ce travail. Un monde nouveau vient de s’ouvrir. Celui qui était demi-éclos entre deux autres, depuis si longtemps coincé, est né au grand jour. Un grand jour et rien ne sera plus jamais comme avant.
Le bébé s’accroche, la jeune maman s’accroche, les bras se tendent, les corps se tiennent et tiennent à cette nouvelle lumière photographiée. Dans mon souvenir tombe la nuit sur l’enfance accrochée comme du lierre à des parents de chiffon ou d’écorce ou de murs, ou de terre, ou de nuages, à des choses assoiffées de paroles qui ne venaient pas, qui attendaient d’être perçues comme de simples souvenirs, de simples désirs de réminiscence.
La photo est devenue une photo, le monde s’en est séparé parce que l’âge est venu de penser la séparation. L’homme se décroche, tout comme une pellicule à la surface de l’écorce terrestre.

photo de Leonard Freed, courtoisie de Marie Franck

sous les nuages

P1060865

j’ai appris a
j’ai appris b
et le reste

en attendant l’heure de la récré
qui n’existe pas
ici sous les nuages

je ne sais rien
et je vais encore m’endormir
je ne sais pas où

pour vivre et pour mourir
je m’en remets à Dieu
qui n’existe pas

texte vers 1975
photo du jour

 

désir

 

P1060277 (2)

Je voulais écrire le désir.
Je ne peux pas. Il ne se laisse pas écrire.
Il est craintif.
Je respecte sa crainte. Une fois qu’on l’a débusqué, qu’il a avoué sa peur, sa violence, sa noirceur, on ne peut plus le soumettre.
Il faut le laisser libre de voler. De fleur en fleur.
Jusqu’à ce qu’il trouve celle dont le parfum le retient.
Dans ses courbes, ses rondeurs, ils se fécondent,
deviennent des jardins extraordinaires.
Voilà donc une histoire pour les enfants. Ce n’est pas une vieille légende comme le père noël qui fait ses courses au magasin ou sur catalogue. Ce n’est pas une histoire du passé.
C’est une histoire du présent et du futur que révèlent l’art ou l’écriture.

Marcelle Rivier, huile sur papier, 1957, Musée de Valence

comprendre

P1060071

Nous avons besoin de comprendre c’est à dire de rassembler, de prendre dans un ensemble ce qui échappe.
Maîtriser, s’approprier, construire.
Mais comprendre c’est aussi contenir. Un ensemble comprend des éléments.
Il s’agit toujours de créer l’appartenance ou la non-appartenance.
La relation ou la non-relation.

En même temps je comprends que rien ne m’appartient — à part ce que ne tiens.
Ce que je comprends reste toujours en dehors, parce que je suis en position spéculative, c’est à dire en dehors.
Si je suis en position contemplative, je suis en dedans, dans ce que je contemple.

Je sais que je n’ai pas compris la vie.

Comprendre que je ne prends rien dans ce filet
que tout reste en dehors.
J’adorais le jeu des osselets, quand j’étais petit. On rassemblait prestement dans sa main ceux qui étaient au sol, tandis qu’on avait lancé l’autre en l’air et que la main le récupérait à sa chute parmi les autres.
Aujourd’hui j’élague des grands arbres, leurs belles branches tranchées par ma scie me font le don du miracle blanc de leur fraîche vie. Et je ne comprends rien. Cette maison trop près des arbres, elle, n’a pas de vie. Il me faudrait encore déplacer les cadres. Être nomade. Comprendre n’est pas comprendre mais établir des liens. Tous ces liens qui augmenteraient l’intelligence du monde. Ce serait la seule façon de comprendre.
Quand tout est comprendre.

photo r.t