Jeux partagés

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La saison change. Il va vers cinq heures du soir marcher dans les rues, la tête tassée, raidie de travail. Le temps est doux, le soleil joue une partie de cache-cache nonchalante avec un ciel délavé comme des fleurs de roses. Il a mis un petit gilet par-dessus la chemisette d’été et respire en dansant sa marche d’oiseau léger. Traversant un parc, il croise une petite fille qui marche dans l’herbe quelques pas devant sa maman, à qui elle parle sans se retourner, le visage joueur, encore plein des jeux partagés d’écolière, et la jeune maman, dans l’élan gracieux, se met à compter, posément, un, deux, trois, jusqu’à quinze. Il y a de grands arbres juste devant, un beau tronc élancé de tilleul que la petite a sûrement repéré pour se cacher derrière.
Il laisse cela en suspens. Va s’asseoir sur un banc. Il n’en faut pas plus pour qu’un chatoiement vaste le soulève et l’emporte. Il se rattache à son crayon, trace ces lignes comme un fil qui le retient de s’envoler.

photographie de Thami Benkirane

Martin

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Martin est rentré survolté. Il venait d’insulter son père – à mi-voix, le dos tourné, certes. La bouteille de vin était renversée sur la table. L’excitation avait gagné depuis le matin. Comme un incendie qui couve, les premiers mots, les premiers gestes maladroits ont fusé. Le père avait l’air sombre, comme d’habitude, mais cette fois son visage fermé, son intransigeance brûlaient Martin, lui jetaient à la gorge un morceau de bois rêche, épineux. Il ne pouvait sortir un mot de ce qui le tourmentait. Le soleil brillait fort, l’air chaud, chantant de ce matin de septembre l’éblouissait, lui rendait insupportable la pensée du bonheur, noircie par l’indifférence du père, son ignorance, son refus.
Martin est entré dans la maison.
Il a mis l’allumette dans le foyer qui attendait, tout préparé, le premier frais d’automne. Le feu est parti clair et puissant. Le feu ressemble à la violence qu’il avait en lui, qu’il tentait de maintenir depuis plusieurs jours sans le savoir vraiment. Le père était parti au labeur sans qu’il ait pu lui dire… Il y avait eu aussi sa maladresse, sa malchance.
Le feu lui parle maintenant. Il bouillonne ses rondes syllabes qui emportent. Le feu parle comme lui les choses inintelligibles, ces choses sans foi ni loi, sans adresse, sans visage présentable dont il était plein, le feu les emporte comme une rivière tranquille, les prend en charge, les remue, les cajole, les berce tout au long de la route. Le père n’est plus maudit, le fils n’est plus un bandit, un bon à rien qui casse tout ce qu’il touche.
Au soleil tout à l’heure il s’éparpillait, il ne savait où regarder, qui écouter, des oiseaux, des feuilles qui brillaient vertes translucides, dorées, du ciel bleu et des petits nuages voyageurs, de tous les rires, les blagues, les récits qui fusaient il ne savait quoi faire, ni quoi faire de sa maladresse et de son désir. Maintenant le feu peut chanter pour lui seul, lui parler non pas seulement à l’oreille mais au cœur et aux entrailles. Le feu est l’intime de tous. Il est le compagnon du profond. Il emporte tout ce qui gênait, il nettoie.

photo de Thami Benkirane

matin

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J’écris sans voir à la sortie de la nuit.
Hier écouté à france culture Baptiste Mylondo — courageuse position, éthique et politique, poétique même : belle contribution. Vu L’homme A à la Cité de la musique de Romans. Duras — A comme Alpha, Amant, Atlantique loin du Pacifique, plus de barrage Duras en plein sentiment océanique, c’est ce qu’ont compris les musiciens. Splendide concert. Dommage que le texte n’ait pas été compris (ou du moins incarné) dans sa tragique insignifiance et ramené à ce qu’il est, une sorte de mousse échouée au bord de l’océan, reste du fantasme obsessionnel mêlé de pollution. La lumière règne sur tout ça. La lumière et la musique font ce que la parole a du mal à faire. Duras a un côté fantôme qui est certes difficile à incarner.

1er juin — ce matin bleu — juste après les premiers bruissements d’oiseau. Le camion électrique du balayeur qui ne fait presque pas de bruit, juste une sorte de ronronnement qui mouline. Silhouette du merle sur un toit. Première modulation, avant un concert polyphonique cristallin.
Un grand ballet de martinets est déjà en ciel.
Le bleu s’est retiré en une longue écharpe roulée à l’horizon, soyeuse. Le ciel s’emplit de clarté limpide.

 

 

atelier

Encore un atelier d’écriture.
Entendre une mouche voler — les oiseaux chanter. Rester les uns près des autres, tranquilles — comme le crayon joue — fait de la lumière un instrument de musique, de l’ombre un archet. Le crayon vire et volte, le crayon ne changera pas le monde, il ne fera que danser. Il sautera par-dessus les précipices, il tracera des courbes autour des pics, montera en barque dans les rivières, épinglera des guirlandes dans les arbres, roucoulera avec les oiseaux. Le crayon fera l’impossible. Le crayon nous en mettra plein les yeux, il dessinera des fleurs autour des trilles de l’oiseau, le crayon pourra remplir son panier de roucoulades et de trilles, de fleurs et de châteaux. Le crayon se gavera de cerises, les disputant aux merles. Il construira un village, une ville, distribuera à chacun son costume, son travail, son itinéraire. Tout ce qui parle, il le fera parler — sauf les merles qu’il ne pourra que singer, lourdaud, maladroit — eux feront bon ménage avec lui, avec la plume, qui retombera, qui s’endormira. Le merle sait toujours quoi faire quand il ne fait rien sur sa branche, qu’il a l’air d’attendre que le soleil revienne, ou reparte. Il est seul à avoir raison, à savoir que le temps que ceci que cela. Quand tu dors, le crayon, la plume en profitent pour redevenir comme dit Prévert oiseau ou arbre ou machine. Machine à coudre et parapluie. Pendant ce temps le monde rêve, puis il se remettra à croire à son bonheur, à son utilité, à ses trouvailles. Redeviens transparent, mon crayon, fonds-toi dans la brume bleue qui monte sur la route ensoleillée après la pluie, fonds-toi dans la brise qui fait osciller les graminées sur leur gambette gracieuse, qui caresse de la main les feuilles du platane. Fais-toi oublier entre mes doigts qui glissent sur le papier, parle comme si c’était mon cœur directement qui courait au bout de ta mine. Il faudrait que nous soyons longtemps collés l’un à l’autre ou plutôt emmanchés pour que nous sécrétions le livre, comme l’insecte sa soie, comme l’araignée sa toile. Il y faut du temps. A écrire je serai une araignée, une tisserande. Mon secret sera visible dans le soleil. Rien n’apparaîtra pourtant des murs écroulés, des forteresses abattues ni des champs de bataille, ni des chantiers et des décombres, de tous les écroulements de notre passage.
Pour écrire il faut n’avoir pas la parole.

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dessin de Myra Coppey

du temps mis en mémoire

Le merle m’accompagne dans ma traduction — la fenêtre est ouverte. D’autres merles répondent. Sur la table de la cuisine un vase où s’épanouissent des pivoines, corolles roses d’une grâce inégalable, offrent la splendeur de leur cœur en fête, se défont jusqu’à l’orgie des étamines qui retombent assoupies gavées d’or contre la soie rougie des pétales retournés, tandis qu’au sommet de leur dôme intérieur en triomphe, le double pistil expose ses crêtes écarlates sur les petits sacs jumeaux vert tendre de leurs corps rebondis. La rumeur des voitures, les klaxons, quelques sons de voix se mêlent aux trilles, aux gazouillis, aux appels des oiseaux, à leurs roucoulements, leurs piaillements, aux pas des enfants qui courent, au souffle de la brise dans les branches sous la fenêtre, au choc doux d’un pétale sur la toile cirée de la table — et je retourne aux voix du livre.

Premilla accompagnée de son père et de Balan vont à pas pressés vers la maison. Elle est vêtue d’une robe rouge. Vijay leur ouvre la porte.
Est-ce que tu viens aux funérailles ?
De qui ?
Elle ne répond pas. Ils vont devant l’entrée de la maison. De nombreuses voitures sont stationnées sur la route. Premilla, Balan et leur père font la queue dans l’attente d’un bus pour le cimetière.
Vijay est allongé dans le cercueil. Premilla rit, parle à une amie. Dans sa main elle tient une guirlande. Roses d’Inde ? Asters ? Il ne peut pas dire. Quand elle jette la guirlande dans le cercueil, il sent les fleurs douces se poser sur lui. Il tente de sortir du cercueil mais son corps est inerte. Il essaie d’ouvrir les yeux mais les paupières sont lourdes. Il entend une femme qui récite des vers de théâtre.
          To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
          creeps in the petty space from day to day,
           to the last syllabe of recorded time…
He repeats them, tries to recall more but his mind is clogged. People walk in and out. He calls for help but they ignore his cries. Half awake he says, My  to-morrow has arrived. Other to-morrows to face. Dead to-morrows.

Pauline Bastard

Neela Govender, Premilla and the Vow, Gaspard Nocturne, 2011
Sculpture Pauline Bastard

des hommes et des robots

Andrea Borile ( EyeEm Gettyimages)

Possible que la nuit perce par là – ce doit être le langage de la nuit qui pointe là – nuit agitée livre de la nuit livre des traces des hommes et des robots s’affrontant dans la nuit leurs grosses pattes écrasant le sol étouffant noyant tout ce qui vivait sous leur passage – bourrelets de caoutchouc noir munis d’une visière à demi opaque et tenant devant eux des boucliers taillés comme des murs portatifs progressant en faux aveugles – réductions de chars de combat engins individuels clopinant bousculant assaillant ou repoussant les fragiles humains qui se lançaient contre eux de toutes leurs forces en tentant de leur expliquer qu’il vivaient ici, qu’ils avaient leur source, leur oxygène, leur lumière, leurs enfants ici, leur nourriture, leur travail, leurs rêves, que leurs pieds prenaient appui sur ce sol-là. Mais eux les robots ne pouvaient pas entendre, ils n’avaient ni oreilles ni bouches pour parler, leurs yeux étaient obstrués, leurs membres entravés dans le carénage, fixés au bouclier et au lance-projectiles ou à la lance à gaz – ils avançaient imperturbables dans l’affrontement où les autres rebondissaient sur les boucliers, reculaient, criaient, parlaient, étaient écrasés, parvenaient à se redresser, à ramper, faire face à nouveau aux assaillants, s’essoufflant sur le puissant armement, frottant leurs joues au plexiglas, au métal, s’écorchant au caoutchouc synthétique, mouillant de leur haleine, de leur sang les carapaces mécaniques –  mais dans ce presque corps à corps elles pouvaient paraître animées d’une force sourde comparable à une énergie animale sortie d’un vieux grimoire de l’imagination humaine ou des délices d’un jeu vidéo.

Photographie de Andrea Borile ( EyeEm Gettyimages)

toi vous

à Annie

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toi vous, a-t-elle dit à la cantonade
j’ai envie de répondre à cela
ou devrais-je dire cela répond à ce… quoi ?
ce bonheur.
Cela vient me donner le mot que j’avais à la bouche.
La pomme que je regarde, celle que je viens de partager, le goût qui emplit ma bouche avant que je ne déguste, le parfum qui l’a précédé, explosant au tranchant du couteau, cet assaut fluide de suavité aérienne qui caresse le nez et fait naître une brise intérieure au devant du visage, un ruisseau de couleurs mêlées, ailées, ceci.
Le regard, quand tu le poses sur la beauté qui te parle, sans un mot mais pleine, offerte à tous les sens, à toutes leurs caresses, le regard s’enivre, voyage, s’introduit, se glisse partout où il découvre passage,
le regard, comblé, reçoit autant qu’il se donne et surtout
surtout il sait qu’il n’est pas seul, que tout cela est sans limite et qu’il a lui-même trouvé la voie du sans limite, la voie du partage, de fait, le lieu de rencontre de toi, de vous.
Quand nos sens plongent dans le fruit, dans la branche, la feuille, dans l’eau, la terre, le vent, nous ne sommes pas séparés, nous sommes ensemble.
Nous ne butons pas sur ce qui est si souvent, la limite de l’autre.