dans la vraie vie

Soaz Saahli Ponant

Où est-elle, la vraie vie ? Pourrait-elle être une réalité ? Depuis le temps que nous ne vivons plus que sous le regard de modèles et de miroirs. Qui en a encore, non pas une idée, mais une expérience, de ce qu’on pourrait appeler la vraie vie ? De plus en plus fréquemment cette expression vient dans la bouche de ceux qui ont conscience que, de là où ils parlent, ils ne sont pas tout à fait « dans la vraie vie ». Ils sont en réalité dans la sphère médiatique, encombrée de romans, de films et de discours, prisonniers de la jouissance cérébrale, suspendus dans la sphère du milieu, entre la vie et la mort, ayant, finalement, une aversion pour l’une comme pour l’autre, les voyant trop brutales.

Peinture de Soaz Saahli, Ponant studies, 2015

la psychanalyse

Marie Hubert, Etretat.

C’est l’été. Ma vie est pleine comme un fruit. Je ne sais quel oiseau (un merle ?) se gave d’un chant tournoyant, juteux, avide, à presque s’étouffer. En arrière-fond quand il s’interrompt les cigales moulinent patiemment leur trame comme si l’été lui-même en dépendait. Une petite baie noire s’est détachée, lourde, lisse, de la grappe où elles pendent par cinq ou six, belle comme une tomate, une prune, un grain de raisin — je ne sais quelle est cette plante qui a poussé spontanément à ma fenêtre, qui m’évoque un peu (par ses petites fleurs blanches et jaunes) la pomme de terre. L’été grandit m’emportant dans ses rondeurs, avec le panier d’abricots prêts pour la confiture, le ciel bleu où se prélassent de vagabonds nuages, et la nuit constellée. Un espace infini s’est créé, je ne résiste pas à l’expansion de l’univers, à sa perte, sa dispersion, ses destructions, ses recompositions, comment le pourrais-je ? ce sont les miennes. Les collapses, les accidents, les suicides, les piétinements, les lenteurs.
Je me suis acheminé dans ce champ du réel, à cette place, à cette place approchée, cette asymptote, de gardien du réel.

Photo de Marie Hubert, Etretat, 2015

grand et petit circuit

Romuald Hazoumé, artiste beninois

L’Europe aujourd’hui semble s’engager dans un marchandage des migrants, qu’il s’agit non de recevoir mais de rejeter ou plutôt même d’empêcher de venir demander, non pas la charité, mais seulement un espace où respirer, un havre, un droit de passage…
Naguère elle organisait le « grand circuit », le troc pratiqué consistant en l’échange des tissus bon marché, des bouteilles d’alcool, des armes à feu et de la verroterie, contre des esclaves africains. Ceux-ci étaient embarqués dans des navires à destination de l’Amérique. Tous les pays européens étaient impliqués dans cette entreprise internationale qui a grandement saigné la population africaine. Durant presque quatre siècles, c’est par dizaines de millions que des gens qui ne demandaient pas à migrer ont péri (pour les trois-quarts d’entre eux du traitement infligé au cours de la traversée, avant même d’avoir atteint le nouveau monde).
Aujourd’hui le vieux monde européen, devenu le jouet de son Amérique, lutte bec et ongles pour garder son pré carré.

Sculpture de Romuald Hazoumé, 2007

silence

silence1942pierre à chaux rose

Le regard est un art du silence. Il résout les bruits et les paroles, il peut les réduire à un titre, une étiquette, un « signifiant » qui vous rappellera ce que vous aimez, vous tranquillisera sur votre plaisir. Il m’a peut-être fallu un peu de temps, pour aimer en toute tranquillité les « natures mortes » puisqu’elles se présentaient avec ces mots désuets et inappropriés, ce vocabulaire de trophée de chasse, mais je dois reconnaître qu’en dépit de la répulsion que j’en avais, je l’ai bien digéré. Comme dans cette histoire que j’aimais autrefois raconter, où le petit héros parvient à mettre un bâton en travers des mâchoires du loup qui allait le dévorer, enfonce son bras dans la gueule ouverte, jusqu’à la queue, tire et le retourne comme une chaussette. Il y a un petit peu de chasseur chez moi aussi. L’intérieur caché a fait surface. On pourrait dire aussi que dans la nature morte, rien n’est caché. Et pour le rappeler, de ces deux mots dont on use, le second est peut-être le plus doux, le plus caressant à l’oreille. Mais les sens, chez nous, peuple cartésien, viennent en second après l’intellect et il m’avait bien fallu, pour me préparer à cette découverte, en passer par le stade poésie, me laisser guider par les mots, qui faisaient du bruit jusqu’à crier dans mes oreilles et sur les pages des chocs, des alliances, des contrastes, des oxymores que je tairai ici. La mort, ils me l’avaient soufflé, était l’autre dimension, celle qui permet la vue en relief de tout ce qui est. La nature morte n’a pas besoin de mots, c’est un pur regard, une complétude muette, saturée de présence, c’est cette vie tranquille, sans angoisse, que le peintre, ou le photographe, ou le sculpteur même, parvient à faire exister.

Jean Arp, Silence, pierre à chaux rose, 1942

nature morte

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Adopter un mot, une expression, mettre une étiquette, un signe, des signes sur vos plaisirs, vos expériences, sur ce qui n’appartient qu’à l’émotion, au senti, à l’air respiré, au fil de l’eau d’une vie, à la couleur telle que vous seul la voyez, au parfum qui traverse votre corps. Pour tout cela on choisit des mots, des étiquettes, un jeu de cartes qu’on pourra soulever pour tenter de faire exister aux yeux des autres le parfum, la couleur, le poids de sa propre existence. Nature morte, pourquoi ai-je tant aimé ces mots désuets, presque au premier instant, quand la rencontre s’est faite de l’homme qui devait les aimer lui aussi pour nous faire disposer sur une table, à nous ses élèves, des objets divers que nous allions dessiner ou peindre ensuite pour faire comme Picasso, ou Braque, ou Matisse dont nous venions de voir les casseroles, les journaux, les pommes. Pourquoi aimer les mots ? Pour ce qu’ils ne sont pas, bien sûr, pour ce qu’on leur glisse en cachette.

photo r.t

un instant du désir

rothko-1952

Se déconnecter un peu de l’électronique.
Car le monde veut vous saisir de sa présence, subitement sauvage, indomptée, si bien qu’on ne sait plus comment l’aborder — ses voix chaudes et timbrées, si diversement pleines d’on ne sait quoi — tout ce règne ignoré, le réel, se met à devenir accessible. Tout est là, il n’y a pas de tri. Comme un seul embrasement. Vous le sentez soudain.
Une mésange, aussi, m’a beaucoup parlé. Celle qui fait son petit commerce sur les branches d’un thuya, taillé en toit, que je domine du regard depuis ma fenêtre et qui lui fait comme une terrasse flexible où elle sautille vivement, d’où elle plonge comme font les mésanges, brusquement comme une balle qui rebondit ensuite. Elles sont d’une légèreté qui cependant semble empreinte d’un art sage et mystérieux.
J’ai décidé d’écouter les sons directs de la nature (encore présente, très présente) et c’est fou ce qu’elle nous offre : quelques minutes sont un programme pour une saison mondiale de festivals ! De petits appels juvéniles, touchants, ostinato, forte, piano, en chapelets, épis, et glissades, et tirades fruitées, tout ce qu’a de possibles l’imagination est emporté, les cris de violons et solos de flûtes etc. L’air du soir est entièrement concertant, la qualité de voix, de rythme, de musique qui vous environne ne vous lâche pas d’admiration, d’envoûtement, vous sautez en l’air de tous vos sens dans les bras du soleil qui baigne tout ça, à gorge déployée.

Rothko, 1952

bain du matin

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Le soleil du matin m’a réveillé, donné son bain primitif et subtil.
Je regarde la brassée de branches que je viens de couper de mon hibiscus. J’ai dans les mains la fraîcheur des larges feuilles vertes que je replie tendrement pour les faire entrer dans la poubelle — cette énergie à l’état pur. Il me revient à l’instant un rêve, de cette nuit, nous étions précipités d’une falaise, les uns après les autres, nos corps, nos cadavres s’entassaient, nos efforts pour bouger, rester en vie ; on nous précipitait maintenant dans un puits profond, en pierres, étroit et circulaire ; j’imaginais comment, s’aidant les uns des autres, nous pourrions, avec ce qui nous restait de forces, nous extraire et remonter cet entassement désarticulé et pourrissant.

photo de Jannie