
Le regard est un art du silence. Il résout les bruits et les paroles, il peut les réduire à un titre, une étiquette, un « signifiant » qui vous rappellera ce que vous aimez, vous tranquillisera sur votre plaisir. Il m’a peut-être fallu un peu de temps, pour aimer en toute tranquillité les « natures mortes » puisqu’elles se présentaient avec ces mots désuets et inappropriés, ce vocabulaire de trophée de chasse, mais je dois reconnaître qu’en dépit de la répulsion que j’en avais, je l’ai bien digéré. Comme dans cette histoire que j’aimais autrefois raconter, où le petit héros parvient à mettre un bâton en travers des mâchoires du loup qui allait le dévorer, enfonce son bras dans la gueule ouverte, jusqu’à la queue, tire et le retourne comme une chaussette. Il y a un petit peu de chasseur chez moi aussi. L’intérieur caché a fait surface. On pourrait dire aussi que dans la nature morte, rien n’est caché. Et pour le rappeler, de ces deux mots dont on use, le second est peut-être le plus doux, le plus caressant à l’oreille. Mais les sens, chez nous, peuple cartésien, viennent en second après l’intellect et il m’avait bien fallu, pour me préparer à cette découverte, en passer par le stade poésie, me laisser guider par les mots, qui faisaient du bruit jusqu’à crier dans mes oreilles et sur les pages des chocs, des alliances, des contrastes, des oxymores que je tairai ici. La mort, ils me l’avaient soufflé, était l’autre dimension, celle qui permet la vue en relief de tout ce qui est. La nature morte n’a pas besoin de mots, c’est un pur regard, une complétude muette, saturée de présence, c’est cette vie tranquille, sans angoisse, que le peintre, ou le photographe, ou le sculpteur même, parvient à faire exister.
Jean Arp, Silence, pierre à chaux rose, 1942