nous

l'enfant à la poupée-r

Nous sommes devenus insensibles.
À ce point que l’agonie de la planète nous laisse indifférents.
Cette carapace de protection qui nous a métamorphosés en cloportes ne nous est pas apparue un beau matin dans toute son horreur.
Elle n’est pas le fruit de la caresse du printemps
mûri dans la lumière d’un bel été.
Tout au contraire. Elle est la fleur qui ne s’ouvre pas, le bourgeon qui avorte, la feuille qui ne voit jamais le jour.

C’est peut-être l’histoire de notre siècle dévasté par des guerres qui nous ont forcés à nous aguerrir. C’est peut-être l’histoire de tous les siècles, de toutes les violences inhumaines que l’on croit tombées du ciel alors qu’elles ne sont bel et bien qu’humaines
que le fruit de cette schizophrénie bien à nous,
latente, avérée ou insidieuse.

 

Henri Rousseau, L’enfant à la poupée, 1904

nocturne

the-toboggan-jazz book1943

Si parler va sans dire
ces mots sur la couverture du livre.

On peut encore aimer
me suis-je dit
après un long silence.

Je ne remonte pas dans mon cerveau
dit l’araignée.
Je me suis fait voler ma toile,
je l’ai tissée n’importe où
ils l’ont emportée.

J’entendis des mots dans la rue, des paroles, des cris, en sourdine, comme dans une boîte enfermés, un petit moulin d’enfant, une boîte à musique.
Ce n’était pas encore l’heure de se lever. Les lumières de la rue étaient encore jaunes, désagréables. Bientôt viendrait l’aube. Le bruit d’une voiture glissait de temps en temps sur la chaussée. Aucun oiseau encore. Ou peut-être un minuscule cri déjà. Je ne voulais pas trop en entendre. Rester sur la couverture de ce livre.
Comme sur un témoin de la nuit.
De la nuit et du jour épousés.

Je veux caresser le vent
dit l’araignée.

Si parler va sans dire est emprunté à François Jullien
Le toboggan, à Henri Matisse

devenir

desert landscape 1988 oil-canv 118x173

Voilà ce qui nous occupe continuellement, en sourdine. Ce qui nous soutient, nous sous-tend. Devenir soi, devenir autre, devenir grand, ou riche, heureux, ou même malheureux, parfois. Alors qu’autour de soi la mer s’étend, bleue ou verte, ou noire, calme ou rugissante, le ciel, les oiseaux… Rien ne devient. Tout est. Tout est devenant mais rien ne devient. La forêt, les monts enneigés, les papillons volent, les poissons dévorent, ou sont happés, les torrents dévalent. Mais rien ne se soucie de devenir. La création est commune et permanente.

Robert Juniper, Desert Landscape, 1988, oil on canvas 118cm x 173cm

comprendre

printemps-1872-r

Simple ou compliqué de comprendre ?… est-ce réellement à la portée de si peu…
Ici, je ne traduis pas, car j’aime la simplicité et la beauté de cette langue.

Knowledge is another form of possession, and the man of knowledge is satisfied with it; for him it is an end in itself. He has a feeling—at least this one had*—that knowledge will somehow solve our problems if only it can be spread, thick or thin, around the world. It is much more difficult for the man of knowledge to be free from his possessions than for the man of wealth. It is strange how easily knowledge takes the place of understanding and wisdom. If we have information about things, we think we understand; we think that knowing or being informed about the cause of a problem will make it non-existent. We search for the cause of our problems, and this very search is the postponement of understanding. Most of us know the cause; the cause of hate is not very deeply hidden, but in looking for the cause we can still enjoy its effects. We are concerned with the reconciliation of effects, and not with the understanding of the total process. Most of us are attached to our problems, without them we would be lost; problems give us something to do, and the activities of the problem fill our lives. We are the problem and its activities.

J. Krishnamurti, Commentaries on Living, Harper & Brothers, New York, 1956

* Il parle d’un homme âgé, grand intellectuel, venu discuter avec lui.

Mais pourquoi donc Monet vient-il maintenant à ma rencontre ?

Claude Monet, Printemps, 1872

pain

braque-blackfish-1942

Si vous avez lu le mot anglais [‘pein] vous avez senti son petit poids descendre à l’intérieur, s’ouvrir un passage, éprouver le contact, trouver le doux, s’y poser, légèrement, se fractionner presque imperceptiblement et dissous, en suspension, respirer.
Ainsi imaginai-je le mot qui nomme, et plus ou moins rassure.

Le mot français [pẽ], si c’est lui que vous avez lu, n’a pas fait le même voyage intérieur, il ne vous a pas parlé de cette douleur-là, de cette faim-là. Il était déjà posé. Objet posé à l’extérieur de vous, mais à portée d’une main, d’une imagination, peut-être d’un rangement, comme l’image d’Épinal. Ou une peinture, que vous avez faite, donnée en partage.

Peinture de Georges Braque, 1942

brèche

p1020680

Toute une vie pour arriver à une brèche. Toute une vie pour arriver à comprendre la brèche qu’est la vie — par où elle peut exploser — un printemps. Où elle s’engouffre, un hiver — meurt — pour que quelque chose naisse. Toute une vie pour se retourner et imaginer apercevoir la fournaise d’où l’on vient et la fuir une fois encore, projeté dans une métamorphose de pétales blancs.
Le printemps revient aux êtres vivants — mais pas à la mort. Pourquoi manier la mort, pourquoi la perpétrer ? Alors qu’elle ne nous appartient pas, qu’elle seule nous est inaccessible, inconnue ? Alors que vivre demande tant de soins, permet tant d’amour.
Pourquoi pavons-nous l’esplanade de la mort, le mur de la mort — où rien ne pousse — où l’on attend, où l’on espère faire brèche ?…

photo r.t

désir

p1060278

Je reviens au désir — désir revient à moi. Autant le dire, nous ne nous sommes pas quittés — pas tellement quittés mais éloignés par moments, par jeu, sans nous lâcher de l’élastique qui nous tient, qui nous rapproche, nous éloigne… Car il y a toujours quelqu’un à l’autre bout, nous le tenons à distance, le ramenons… Tandis qu’à son tour il fait de même pour nous, il joue avec nous, tu m’aimes ? tu m’aimes pas ? tombe dans l’eau ! remonte sur mon bateau !
Est-il possible que ce jeu d’enfant (mon premier jeu ? sur les genoux de mon père…) perdure toute la vie ? Que ce jeu excitant, insensé reste notre nervure profonde, notre enjeu de vie ?
Tu m’aimes ou tu m’aimes pas ?
— Je t’aime ! Tu es parée de tous les attraits de mon désir, tu t’es emparée de tous mes désirs…
— Tombe dans l’eau !
Remonte sur mon bateau. Il y a toujours quelqu’un à chaque bout. Quelqu’un qui n’est pas toujours quelqu’un, mais quelqu’un d’autre… mais qui n’est pas l’objet du désir. Car désir n’est pas d’objet.
Mais de feu. De mouvement. Comme l’eau.
Désir est du vivant, qui oscille, qui interroge, entre l’eau et le feu.

Marcelle Rivier, huile sur papier, 1957, Musée de Valence